Avec Mystère à Venise Kenneth Branagh nous offre une nouvelle aventure d’Hercule Poirot avec une histoire en partie inventée et où il joue avec les codes du cinéma d’horreur et de suspense. Cette fois, le célèbre détective belge se voit confronté à une énigme qui bouscule ses certitudes et des phénomènes surnaturels qui le mènent à se poser des questions sur sa propre santé mentale. Mystère à Venise sort en salles ce 13 septembre.

Kenneth Branagh est à nouveau Hercule Poirot dans Mystère à Venise

Kenneth Branagh alias Hercule Poirot

L’histoire

Retraité à Venise, Hercule Poirot est convaincu par son amie la romancière Ariadne Oliver d’assister à une séance de spiritisme. L’autrice veut qu’il prouver une imposture. Lorsque l’un des participants est sauvagement assassiné, le détective belge plonge malgré dans une nouvelle enquête et un monde sinistre d’ombres et de secrets. Et il suspecte toutes les personnes présentes.

Jamais deux sans trois

“C’est à bord de l’Orient-Express que nous avons commencé à envisager Mort sur le Nil, et à bord du S.S. Karnak que nous avons évoqué les contours de notre troisième projet ensemble,” se souvient le scénariste Michael Green. “Pour une raison que je ne m’explique pas, j’ai pensé à une histoire de fantômes. Et je me suis souvenu qu’Agatha Christie avait écrit une nouvelle intitulée Le crime d’Halloween.”

Cette nouvelle aventure d’Hercule Poirot est parue pour la première fois en 1969, et était alors titrée La fête du potiron. Michael Green a également été marqué par certains courts récits de l’autrice qui font appel au surnaturel. “Agatha Christie a publié un recueil de nouvelles intitulé La dernière séance, et celle qui a donné son titre à l’ouvrage est proprement terrifiante. Par conséquent, Mystère à Venise est certes la transposition du Crime d’Halloween, mais le film est aussi profondément empreint des réflexions de la romancière autour du surnaturel.”

Une adaptation libre

Le récit de Mystère à Venise se démarque légèrement du livre d’Agatha Christie. “La romancière a écrit Le crime d’Halloween à la fin de sa carrière,” explique Kenneth Branagh. “Elle l’a conçu comme une intrigue criminelle se déroulant dans un manoir anglais. Après nos deux adaptations précédentes et les lieux exotiques où elles se déroulaient, Michael Green a décidé d’opérer un changement majeur dans l’intrigue en reprenant la structure et les enjeux criminels du court récit de l’écrivaine et de les transposer de l’Angleterre à Venise.”

Le nouveau scénario intègre le changement de décor et raconte une histoire de fantômes qui se déroule dans une maison hantée au cours d’une nuit de terreur. “C’est devenu un récit plus intime, avec moins de suspects,” reprend le réalisateur. “Michael a même pris la liberté d’imaginer quelques sous-intrigues. Il a situé l’essentiel de l’action dans un palais vénitien hanté où il enfermait les suspects assez tôt dans l’intrigue, au cours d’une effrayante nuit orageuse.”

“Avec Mort sur le Nil, on savait qu’il s’agirait d’une lecture fidèle du roman,” indique Michael Green. “Pour Le crime d’Halloween, on s’est dit qu’on avait la légitimité d’apporter quelques changements, simplement pour raconter une histoire légèrement différente du livre. Il y a plusieurs clins d’œil à la nouvelle d’Agatha Christie et c’est elle qui structure le film. Mais on souhaitait aussi que notre réinterprétation rende l’histoire un peu plus oppressante. Pour donner quelques exemples, alors que la nouvelle se déroule sur quelques jours – quasi une semaine –, l’intrigue de Mystère à Venise est ramassée sur une seule nuit, angoissante en tous points. On passe aussi de la campagne anglaise à une Venise inquiétante et notre regard sur les personnages est légèrement différent. Malgré ces changements, nous avons conservé l’essentiel de la nouvelle.”

Obsession et phénomènes surnaturels

Kelly Reilly

“En parlant de l’intrigue ou des thèmes que l’on voulait aborder, le terme ‘haunting’ [obsession en français] revenait souvent dans nos discussions,” poursuit le scénariste. “C’est pourquoi on le retrouve dans le titre du film [A Haunting in Venice en version originale]. Le terme obsession possède plusieurs sens. On peut être obsédé par un esprit, par son passé, par une idée ou par les ténèbres.

Curieusement, Poirot réunit toutes ces obsessions. Dans le film, il est tiraillé car il n’arrive pas à savoir s’il croit au surnaturel ou pas. Mais dans le même temps, il est hanté par tout ce qu’il a vécu. Et il a été confronté de près à la mort. La mort est si présente que, peu importe que les fantômes existent ou pas, il les entend la nuit et il les voit le jour. C’est ce qui rend sa vie si difficile à supporter.”

Le nombre de suspects potentiels a encore diminué par rapport au précédent opus. De plus, le récit est circonscrit au cadre confiné d’un palais vénitien. Ainsi, le spectateur a davantage l’occasion de s’attacher à chaque personnage. Le crime de l’Orient-Express parlait de vengeance et Mort sur le Nil de cupidité,” remarque Kenneth Branagh. “Ce troisième opus évoque des phénomènes surnaturels. Y a-t-il quelque chose dans l’au-delà ? Un fantôme ou un dieu ? Et Poirot y croit-il ou pas ? Ce dilemme le touche de près – et nous touche de près – en même temps qu’il nous terrifie.”

Un nouveau Poirot

Kenneth Branagh dans Mystère à Venise

Kenneth Branagh

Hercule Poirot est une nouvelle fois incarné par Kenneth Branagh. Après les ravages de la Seconde Guerre mondiale, le détective a perdu foi en l’humanité. Il s’est coupé du monde et vit à Venise. Retraité, il passe son temps à s’occuper de son jardin et à attendre ses livraisons de gâteaux. Jusqu’à cette séance de spiritisme. Cette histoire est peuplée de forces qui nous dépassent. Et l’idée que Poirot ne sache pas de manière péremptoire s’il va être en mesure de résoudre l’enquête est captivante.

“Au cours du film, Poirot adhère à ce qu’il pense être ses convictions,” révèle Kenneth Branagh. “Puis, il est confronté à des preuves qui les anéantissent avant de s’interroger si celles-ci sont réelles ou pas. Il y a une partie de lui qui a envie de croire aux phénomènes surnaturels. Il est sans cesse dans l’introspection. C’est assez galvanisant parce qu’il est terrifié. Comme le spectateur.”

Ariadne Oliver, la femme par qui tout arrive

Tina Fey et Kenneth Branagh

Ariadne Oliver est une écrivaine de romans policiers mondialement reconnue et amie de longue date d’Hercule Poirot. Le personnage, qui s’inspire librement d’Agatha Christie, figure dans six ouvrages de la romancière.

La relation entre Ariadne Oliver et Hercule Poirot est étrange. Ils se connaissent depuis les années 1930, mais se voient désormais rarement. “Elle l’observe depuis des années et elle a fini par s’inspirer de lui pour l’un des personnages de ses romans qui explique en grande partie son succès,” raconte Tina Fey qui l’interprète. “Ce sont de vieux amis, et ils sont à l’aise l’un avec l’autre, même s’ils gardent une certaine rancœur mutuelle. Elle lui en veut un peu parce qu’elle dépend de lui pour résoudre les énigmes criminelles dans ses livres. De son côté, il lui en veut de le dépeindre comme un idiot qui passe son temps à manger des gâteaux.”

“Ariadne a besoin d’écrire un best-seller,” continue l’actrice. “Ses trois derniers livres n’ont pas connu de succès. Elle a essayé de prendre ses distances avec le personnage de Poirot mais n’a pas réussi à écrire quoi que ce soit d’aussi bon sans lui. Du coup, elle revient le voir pour tenter de faire de lui le protagoniste d’un nouveau roman.” En l’occurrence dans une histoire où le détective aura été bluffé par une médium – incarnée par Michelle Yeoh, lauréate cette année de l’Oscar de la meilleure actrice pour Everything Everywhere All at Once.

Une Venise fantomatique

Le tournage du film s’est déroulé dans les studios de Pinewood, près de Londres, d’octobre à décembre 2022, puis à Venise en janvier 2023.

“Aucun lieu ne semble plus hanté qu’un palais vénitien,” affirme Michael Green. “La ville se prête admirablement à la brume, aux masques et aux atmosphères fantomatiques et cauchemardesques. On souhaitait s’en servir et mettre à profit l’angoisse que peut inspirer Venise, sa féerie et son éclat pour imaginer une nuit de la Toussaint totalement terrifiante.”

“Quand on tourne à Venise, il faut réfléchir aux différents moments de la journée,” souligne Kenneth Branagh. “Cette cité sublime, à l’architecture très riche, peut rapidement être enveloppée par la brume ou le brouillard aptes à créer un climat d’inquiétude. C’est un lieu aux multiples visages et c’est sa force. C’est une ville qu’il est bon d’arpenter à pied, ce qui nous a beaucoup plu.”

Venise est célèbre pour ses somptueux palais Renaissance et gothiques et pour ses magnifiques canaux, en bordure de l’Adriatique. Cependant, la production a reconstitué le célèbre palais hanté aux studios londoniens de Pinewood.

Un palais vénitien hanté

Michelle Yeoh

Le palais est un personnage à part entière car il joue un rôle au moins aussi important que les participants à la séance de spiritisme. “Le décor occupe une fonction plus importante que dans d’autres films où l’on passe d’un univers à l’autre,” observe le chef décorateur John Paul Kelly. “Il s’agit ici d’un univers à part et il a, potentiellement, le pouvoir de tuer des gens. Du coup, le palais tient un rôle majeur dans l’intrigue.”

Kenneth Branagh et John Paul Kelly ont commencé par sillonner Venise et à se documenter sur les palais et leur architecture. “Le plan des palais vénitiens est à peu près toujours le même,” confie le chef décorateur. “Le hangar à bateaux – ou ‘cabana’ – se trouve au rez-de-chaussée du palais. L’étage noble – le ‘piano nobile’ – est juste au-dessus. Il est souvent constitué de salles de réception. Quant à l’étage supérieur, c’est celui où vit la famille.”

Si l’équipe a envisagé pendant un temps de tourner dans d’authentiques palais vénitiens, elle s’est vite aperçue que ce serait très peu pratique en raison des difficultés d’accès et des conditions climatiques. “De plus, des pièges jalonnent l’intrigue,” ajoute John Paul Kelly. “Il y a des tas de lustres qui tombent, de portes qui s’ouvrent en grand, de l’eau qui coule sur les murs… Sans compter la disposition des personnages dans le décor qui obéit à un ordre bien précis. On sait exactement, par exemple, qui est dans la bibliothèque quand quelqu’un d’autre est dans l’escalier, etc. On a donc rapidement compris qu’on visitait tous ces magnifiques palais vénitiens comme sources d’inspiration et références plutôt que comme lieux de tournage potentiels.”

Tous les décors sont ainsi des composites de bâtiments existants. Ils sont alignés les uns à côté des autres afin que chaque porte donne sur une autre pièce, et ainsi de suite. L’équipe a tourné sur trois plateaux. La caméra pouvait se déplacer d’une pièce à l’autre en un seul plan. Sur ce projet, les acteurs pouvaient vraiment arpenter tout le palais. Et pourtant, l’ensemble suscitait quand même un sentiment de claustrophobie.

Une maquette bluffante

Jamie Dornan

La production a également créé une maquette détaillée du palais. Elle représentait le tiers de sa taille réelle, à laquelle s’ajoutaient son environnement immédiat, y compris le canal. Très fidèle au décor d’origine, elle fourmillait de détails. Les persiennes, les fenêtres, les portes et les herses étaient même toutes en état de fonctionnement. Grâce à cette maquette, l’équipe a pu filmer le bâtiment tout entier.

Comparant les avantages d’une maquette par rapport aux effets visuels, José Granell, producteur chez Magic Camera Company et superviseur des effets maquette, indique : “Quand on construit un décor de l’envergure du nôtre, on peut y tourner comme s’il s’agissait d’un site réel. L’avantage est qu’il n’y a pas de contraintes. Bien évidemment, tourner à Venise aurait été très peu pratique parce qu’il s’agit d’une ville-musée où l’on ne peut rien modifier.”

“Ken a déniché son palais hanté à Venise,” ajoute-t-il. “Cependant, il voulait modifier et enrichir des détails. C’est ce qu’on a pu faire avec une maquette. On a ainsi ajouté un étage supplémentaire et un jardin sur le toit. En procédant ainsi, on peut imaginer toutes sortes de déplacements dans le décor. On peut story-boarder et prévoir l’ensemble des scènes à l’avance.”

Un éclairage minimaliste

Si Le crime de l’Orient-Express et Mort sur le Nil ont été tournés en pellicule en 70 mm, Mystère à Venise a, quant à lui, été filmé en numérique. “On avait la possibilité de tourner en argentique,” souligne le directeur de la photographie Haris Zambarloukos. “Mais on voulait aborder cette histoire avec des éclairages nocturnes naturalistes. On souhaitait utiliser une caméra susceptible de filmer de nuit. On s’est servi de bougies et des éclairages présents dans le décor pour créer l’atmosphère qu’on recherchait.”

Le chef opérateur a tourné avec une caméra Sony Venice 2, d’une sensibilité de 3200 ASA. Il souhaitait cependant explorer un format d’image différent. “Kenneth Branagh et moi avons vraiment apprécié de tourner Belfast [de Kenneth Branagh] en 1,85 plutôt qu’en 2,40. Il me semble que le 1,85 est un format d’image non conventionnel. L’association entre la Sony Venice 2 et les objectifs anamorphiques Ultra Panatar nous a permis de bénéficier pleinement du 1,85, avec une très haute résolution. On pouvait filmer la nuit en distinguant nettement acteurs et décors.”

Comme l’histoire se déroule de nuit, la luminosité ambiante qui filtre par les fenêtres est moins présente que celle utilisée en général sur un tournage. L’éclairage à la bougie était aussi important. “Kenneth tenait particulièrement à ce que l’ambiance soit sombre et picturale,” poursuit Haris Zambarloukos. “Il voulait aussi faire oublier la présence de la caméra. Au bout du compte, je crois qu’on a réussi à faire oublier qu’on est dans une salle de cinéma. Le spectateur aura le sentiment d’être plongé dans un palais hanté et ressentira le climat oppressant du mystère ambiant.”

Une musique viscérale

Tina Fey, Michelle Yeoh et Kenneth Branagh

La compositrice islandaise Hildur Guðnadóttir, lauréate d’un Oscar pour Joker (2019), signe la musique de Mystère à Venise. “Hildur a tout de suite été sensible à notre vision du film,” remarque Kenneth Branagh. “On voulait trouver une musique qui évoque le monde intérieur d’Hercule Poirot mais aussi la vie intime du palais. On attendait donc une partition atmosphérique, expressive, à même de traduire le malaise, la tension et certaines interrogations sans réponse.”

“La mère d’Hildur était une grande lectrice d’Agatha Christie, si bien qu’elle connaissait très bien l’univers des enquêtes criminelles anglaises,” précise le réalisateur. “C’est un milieu qui l’attire vraiment. Mais il y a dans son œuvre une dimension obsédante, expressionniste, inquiétante, celle d’une âme tourmentée et en souffrance. Et la tonalité de la musique était évocatrice de l’Europe de l’après-guerre.”

“Kenneth tenait à ce que je lui propose une partition légèrement différente des deux précédents films,” note la compositrice. “Quand il m’a appelée, il m’a demandé si j’étais prête à puiser dans ma veine plus sombre. En tant que fan de longue date d’Agatha Christie, j’avais hâte de participer à ce projet. J’étais très heureuse de composer la partition plus sombre qu’il souhaitait, tout en restant très classique, afin de respecter les codes du genre.”

“Ken souhaitait que la partition soit très intime et se rapproche davantage d’une musique de chambre que d’une bande-originale envahissante,” reprend Hildur Guðnadóttir. “Il fallait qu’elle soit un peu claustrophobe. Je me suis dit que c’était une manière formidable d’exprimer le climat particulier de ce type d’enquête criminelle. En utilisant de manière peu conventionnelle des instruments traditionnels – à commencer par des cordes et des instruments à vent – j’ai pu obtenir un son viscéral et classique, sans pour autant avoir recours aux tonalités électroniques.”

Crédit photos : © Disney