Après Mission : Impossible 3 et Star Trek, J.J. Abrams s’attaque à un sujet plus personnel, quasi autobiographique, sur des ados qui tournent un film en Super 8. Même s’il a aussi mis une bestiole dedans. C’est l’occasion de lui faire revivre ses propres années Super 8.

 

Pourquoi situer l’histoire de Super 8 en 1979 ? Les ados font toujours des films aujourd’hui, même s’ils le font avec des caméras HD.

J.J. Abrams : Je voulais faire un film sur cette période de ma vie. Je me retrouve dans ces losers apprentis réalisateurs. Il y avait quelque chose d’incroyablement amusant et d’excitant à faire ce film, et peut-être aussi de ridicule vu de l’extérieur, mais si l’histoire avait dû se passer aujourd’hui, je n’aurais jamais été intéressé par ces ados. Aujourd’hui, les jeunes pensent qu’ils en savent plus qu’ils n’en savent réellement et il existe moins cette douceur inhérente à l’enfance. Aujourd’hui, il y a une immédiateté, une sorte de froideur et un manque de singularité dans le fait de faire des films. Il y a 25 ans, vous deviez acheter la pellicule, la faire développer et attendre une semaine ou plus pour récupérer votre film… Il y avait cette expérience analogique que je me faisais une joie de retrouver. Si je n’avais pas pu revisiter cette époque, je n’aurais pas fait le film.

Dans le dossier de presse, il y a cette citation de vous : « Quand j’étais enfant, faire des films a été mon salut. »

Oui parce qu’à l’époque je n’étais ni un athlète ni un étudiant brillant. Je n’avais pas de bande de copains, on ne me choisissait jamais dans les équipes. Je n’étais personne. Alors à 8 ans, quand j’ai découvert que je pouvais faire des films, je me découvrais enfin un but. Cela m’a donné l’impression d’avoir un pouvoir. J’aurais été un bon joueur de base-ball qui frappe des home runs ou un bon joueur de football qui marque des touchdown, je pense que j’aurais eu cette même sensation de pouvoir. Je me serais dit « Voilà dans quoi je suis bon ! » et j’aurais alors trouvé ma bande de copains. Mais ce n’étais pas le cas et j’avais donc besoin de découvrir ce qui constituerait ma voie. Et c’était de faire des films. Je pouvais aussi faire exploser des voitures, pas en vrai mais je pouvais en donner l’illusion. (sourire)

jj-abrams_6Y a-t-il un peu de vous dans chaque jeune personnage du film ?

Oui mais bizarrement, je me retrouve moins dans Charles, celui qui réalise les films, que dans Joe, celui qui le suit. Parce que Charles a déjà trop confiance en lui tandis que Joe a besoin de trouver sa propre voie. Et ce n’est pas tant à travers le film qu’il fait mais à travers l’expérience qu’il vit qu’il va trouver sa propre confiance en lui, sa passion. Son histoire m’intéresse plus.

 

Vous souvenez-vous du tout premier film en Super 8 que vous avez fait ?

Bien sûr. J’avais 8 ans. C’était un film d’animation réalisé image par image mais sans système de verrouillage ni trépied pour ma caméra. Je tenais ma caméra d’une main, je faisais une image, je bougeais la pâte à modeler, je refaisais une image. C’était horrible. Quand j’ai récupéré le film, une semaine plus tard, il y avait cette pâte à modeler qui bougeait. Ce n’était pas bon mais c’était déjà quelque chose. Faire des films était pour moi extraordinaire et j’ai continué. J’avais trouvé comment m’exprimer.

Avez-vous toujours ce film ?

Non, je l’ai jeté quand j’avais 12 ans. Je pensais qu’il était trop mauvais et je m’en fichais. Je le regrette aujourd’hui car j’aimerais le revoir. J’ai gardé beaucoup de mes films en Super 8 et je les ai revus pour faire ce film. L’image était d’une qualité étonnamment bonne pour l’époque mais mes films étaient vraiment mauvais.

Est-ce maintenant que vous les trouvez mauvais ou déjà à l’époque ?

A l’époque, je pensais qu’ils étaient plutôt bons. Je trouvais que certains plans, ici et là, étaient bons. Mais cela restait des expériences pour moi, je n’ai jamais pensé que mes films tenaient la route. Ils constituaient plutôt une excuse pour essayer des trucs, pour raconter telle histoire ou réaliser telle scène de poursuite ou de bagarre ou tenter tel effet spécial ou visuel. Je trouvais toujours une bonne raison pour faire exploser un truc ou maquiller un copain en monstre. Ca n’a pas vraiment changé aujourd’hui. Quand j’ai pensé à Super 8, la première chose que je me suis dite c’est : « Qu’est-ce que je veux faire cette fois ? Qu’est-ce qui m’intéresse ? » J’aimais l’idée d’une première histoire d’amour, d’une créature, d’une famille brisée, d’un train qui déraille… C’était le genre de trucs cools que je faisais quand j’étais gamin. Je pensais avant tout à faire voler un vaisseau spatial et exploser une voiture et après j’inventais l’histoire qui allait autour.

jj-abrams_2Vous avez tourné le court métrage diffusé pendant le générique de fin de Super 8 et qui est le résultat du film dans le film de vos jeunes personnages. Comment s’est passé ce retour à l’amateurisme ?

C’était génial. Et si bizarre parce qu’utiliser cette caméra était si naturel. C’était si facile de me rappeler ce que j’aurais fait : les gestes, les mouvements, le fait de suivre les personnages avec la caméra. Je crois que je me suis plus amusé à tourner ce petit film que certaines séquences de Super 8 grâce à ces jeunes acteurs. Ils jouent des adultes mais ils jouent ce qu’ils pensent être des adultes. Je les ai laissés écrire certaines scènes eux-mêmes. Ca m’a tant rappelé les films que je faisais avec mes copains : la lourdeur des dialogues, cette histoire totalement folle et si confuse, le ridicule des effets visuels. C’était à mourir de rire. C’était si facile d’être mauvais. (Rires) Trop facile.

Quelle a été concrètement la contribution de Steven Spielberg en tant que producteur de Super 8 ?

Il a été incroyable dans son soutien pour ce film. Il m’a donné assez confiance pour aller là où j’espérais aller. Il a eu des idées étonnantes pour l’histoire, il a regardé le design de la créature, les cassettes des auditions, les rushes. Il est venu plusieurs fois sur le plateau, il a passé des heures dans la salle de montage. Et toutes ces fois où je me posais des questions, je savais qu’il serait là pour y répondre. Je sais que c’est ridicule de dire cela mais c’était incroyable pour moi. Un producteur de rêve. Et j’ai aussi beaucoup appris sur le métier de producteur. Steven n’est pas sans opinion mais il n’a jamais rien imposé quant à ce que ce film devait ou ne devait pas être. Il a toujours été encourageant. C’est une production Spielberg, il y a donc des similitudes entre l’humeur, le ton, le décor, le style et l’histoire de Super 8 et ses films. Sans Steven, j’aurais été plus timide et moins enthousiaste quant à aborder certains sujets. Il m’a donné la liberté de faire tout cela.

jj-abrams_3Super 8 est-il un hommage à Steven Spielberg ?

Cela n’a jamais été mon intention. C’est un film sur une époque qui est si liée aux films de cette époque, les siens y compris, que vous allez certainement trouver 10 000 références. Mais aucune n’est intentionnelle. Sauf une. Quand toutes les lignes électriques sont coupées et que vous voyez l’employé de la compagnie électrique qui appelle sa société, il dit quelque chose comme : « Le courant est revenu, je suis à la balise M38. » C’est le nom d’un des poteaux électriques dans Rencontre du troisième type mais dans une scène présente dans le scénario, pas dans le film ! Je voulais voir si Steven s’en apercevrait et quand il a lu le scénario de Super 8, il a fait : « M38 ? » Il a su tout de suite ! C’est la seule référence spécifique et intentionnelle à Steven.

Article paru dans Studio Ciné Live – N°29 – Septembre 2011

Crédit photos : © Paramount Pictures / Amblin Entertainment / Bad robot

 

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